Art et puissance 4: sombre et lumière

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Certains arts font du sombre leur axe principal, l’ouvrageant et le ciselant , soulignant ses plus belles formes, nous aidant avantageusement à l’aimer, nous incitant presque à finir par le rechercher en toutes choses, en tous lieux, tous moments, nourrissant une sorte de fascination...alors que d’autres, montrent simplement du doigt ce qu’un œil exercé peut déceler de lumière et d’Amour dans chaque petit recoin de la vie, aussi infime et anodin soit-il.

Soyons bien d’accord, la vie fonctionne ainsi, sur cette permanente alternance de clair-obscur, et s’évertuer à ignorer le sombre ne peut être un chemin de vérité.

Alors pourquoi mettons nous en garde avec tant d’insistance sur le fait de se prémunir des arts sombres ?

Et pourquoi inviter la lumière dans son travail intérieur ?

Pourquoi choisir de s’imprégner d’une œuvre selon ce qu’elle nous apporte d’énergie, l’éclat qu’elle fait vivre en nous, indépendamment du talent et du génie qu’elle soulève ?

Le Hun Kung ne s’accorde pas avec la recherche d’une pensée positive seule et unanime. La quête de la vérité nue ne peut se permettre de fermer les yeux sur la réalité : le sombre nous enveloppe bel et bien de sa présence.

Il y a des auteurs et guides comme Karlfried Graf Dürkeim, un diplomate allemand du milieu du vingtième siècle, rattaché à la Chine et au Japon. Il a étudié de très près la pensée orientale, sa portée spirituelle et les pratiques énergétiques qui les accompagnent, telles que le chi kung, tai chi et zazen. Tout ce qui peut nous permettre de cultiver notre connexion à la terre, notre « ventre » alias Hara. Il a fourni un énorme travail de recherche et de retranscription pour nous autres occidentaux à travers une bibliographie conséquente sur « des pratiques au service de l’essentiel ».

Il nous parle dans son ouvrage, « Hara , centre vital de l’homme » de ce travail énergétique vers le bas, de la nécessité de « redescendre » construire nos racines dans les bas-fonds énergétiques de la « Grande Vie » pour en tenir leur rouages, y prendre appui et y puiser nos forces, et ainsi mieux sentir les oppositions qui les constituent, situer ce lien entre terre et ciel, et donc toucher la consistance pure de la lumière et son intérêt absolu dans notre cheminement à nous découvrir…

Quote.pngToute élévation spirituelle véritable implique préalablement une descente au centre de la terre.
— Karlfried Graf Dürkeim

Mais il y a aussi des auteurs comme le comte de Lautréamont, un personnage d’une complexité extrême, aussi ténébreux que subtil, aussi prétentieux que fasciné, « mercurial et indussible »...« ..à la folie évidente... » disait-on de lui. Son travail comporte deux grands axes, d’une part un ouvrage de poésie, où il s’affaire humblement à corriger et améliorer les classiques du genre, et d’autre part « le chant des Maldoror », un roman fantastique, véritable pépite de la littérature française si puissant qu’il donna naissance à de nombreux mouvements comme le surréalisme, le dadaïsme, inspirant également les situationnistes et autre mouvements progressistes. Bref, une bombe ! Mais il ne suit pas ce chemin de sagesse que décrit Dürkheim, et cultive par un esthétisme des plus soigneux une rencontre passionnée avec les ténèbres allant même jusqu’à re-noircir le sombre pour le rendre encore plus mystérieusement attrayant et invitantet. J’avoue ne pas avoir su trouver dans cet ouvrage de portes de sortie, d’issue vers la lumière. Pas de chemin de vertu pour se construire une âme d’explorateur averti, juste une compilation de paysages d’une toxicité des plus contagieuses à parcourir selon moi avec une prudence des plus extrême.

Quote.png (...) il ne faut pas que les yeux soient témoins de la laideur que l'Être suprême, avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi.
— Comte de Lautréamont


...quelle vision inquiétante du divin, non ? Et pourtant des plus gratuites !


Pour autant, il y a bien aussi dans nos bibliothèques, dans la collection «la vie n’est pas que rose», ce Livre des Morts  tibétain, le «Chönyi Bardo». Il ne fait pas de cadeaux aux éléphants bleus ni aux papillons maculés d’insouciance, mais dépeint froidement quelque chose qui nous attends tous, les ténèbres absolues: la Mort. Notre mort, disons celle de notre carnation. Seulement, contrairement à Lautréamont, ce tableau funeste s’accompagne d’une philosophie de vie, d’une guidance pour se préparer, d’un entraînement à la peur, au mal, pour le toucher, l’écouter, le sentir...et toujours reprendre le chemin qui nous fait avancer, celui dont notre âme nous parle, car elle sait ce qui l’attend, mais avant elle voudrait se remplir, se nourrir, se densifier...et pour cela elle nous demande des impressions étincelantes pour ses mémoires, le poids de l’Amour dans chacune de ses poches pour le grand départ et le parfum de la lumière pour guider ses pas lors du grand voyage dans les limbes.

Quote.pngTu verras un vaste océan rouge, bouillonnant de sang et d’ossements. Des êtres torturés émergent et sombrent, criant de désespoir, les yeux écarquillés et les bras tendus. Des voix murmurent de toutes parts, t’accusant, réclamant justice.
— Chönyi Bardo

Cette scène n’est pas gratuite. Elle est une description de ce qui peut survenir au moment de la mort et un avertissement. Si le lecteur ne travaille pas, de son vivant, sur son sentiment de culpabilité, ses attachements et ses souffrances, il les portera avec lui dans sa mort et perdra l’opportunité de se libérer.

La vie est ainsi faite, et quelle chance nous avons aussi, de tenir sous le coude les ouvrages d’auteurs comme Christian Bobin, un espion assidu et amoureux invétéré des manifestations du divin en ce monde, qui a du rater à moult reprise ses études de philosophie avant de comprendre que son travail était tout sauf conceptuel ou formel. On peut côtoyer entre les lignes de ses livres toute la force et la beauté pure du lien sacré qui nous uni. Il répond toujours présent pour nous aider à charger notre besace de pierres précieuses, et à débusquer ces petits joyaux dans chaque espace où la vie prends ses droits. Il ne fait pas l’apologie du bien contre le mal, non, juste nous aide à lire la vie avec nos yeux d’enfants, c’est à dire avec la plus grande sagesse, et cette douceur qui est sienne.

Dans son ouvrage «La plus que vive» il partage quelques confidences sur la disparition de la femme de sa vie, collègue et compagne de chaque instant. Il ne propose pas vraiment une dissertation minutieuse sur notre rapport à la mort, mais préfère nous livrer le camaïeu de son âme en ces moments-là, et ce qu’il nous reste à en faire de plus beau. Il nous raconte le deuil, et toute la lumière qu’une telle cicatrice peut laisser transparaître, l’absence de l’autre qui la rend encore plus présente, vivante, pour nous expliquer qu’un nuage blond et bien joufflu est venu le délivrer de ce chemin de torpeur et de futilité.

Il nous parle de la carence, de l’infâme condition humaine, et remercie frère tilleul, son petit voisin et grand ami, pour être venu le sortir d’une errance bien grisâtre et bien illusoire pour le ramener parmi nous. Et ainsi, sans nous inciter à se voiler la face, il nous aide à avancer à travers ces petite leçons de vie faite de petits bouts de riens. Mais c’est de l’or en page, un trésor de mots rutilants pour se libérer sans se piéger, et regagner cette fragile harmonie entre clair -obscur.

Quote.png Ce qui ne nous sauve pas immédiatement, n’est rien.
— Christian Bobin


Avec mon côté réceptif (yin), j’ai la possibilité d’écouter et d’observer ce qui vient : l’ombre ou la lumière.
Et avec mon côté créatif (yang), actif, j’ai l’opportunité de cultiver le chi, l’énergie vitale et de donner l’avantage à la lumière.
Alors pourquoi un organisme vivant ferait-il le choix de cultiver la mort?


Certains travaux d’art et de thérapie consistent à nourrir ce sombre, faire émerger les pires choses qui nous constituent, et ensuite apprendre à nager dans cette mélasse sans nom. Certains disent même qu’un art, pour être véritablement transformateur, doit exposer l’humain à ses ombres.

Alors on travaille avec ses défauts, on déjeune avec ses problèmes, on dîne avec la misère, la notre et celle du monde…

Mais il faut bien constater qu’à force d’exercer son œil à focaliser sur ces maux, ses aptitudes à regarder ailleurs s’amenuisent. Apprendre à palier ses défauts, certes, mais qu’en est-il de nos qualités? Nous ne pouvons nous permettre de les négliger, ce sont elles qui nous font aller de l’avant, elles qui vont rétablir l’équilibre - car le sombre est bien présent, n’ayons aucune crainte il n’est pas vraiment nécessaire de le cultiver!

S’aguerrir du mal, mais se guérir par le bien. Car le mal est partout, et on ne sait jamais vraiment la portée de la consommation passive ou consciente que l’on en fait...et il est ainsi très aisé, par automatisme, par paresse ou par facilité de s’éloigner de notre projet de se développer, de s’améliorer, et de perdre peu à peu, notre intime pouvoir décisionnel, notre souveraineté intérieure.

Ne pas s’éloigner de son intention première de se construire une personnalité forte, un cœur ferme et déterminé à suivre la clarté quoi qu’il arrive, cela signifie s’éloigner de tout somnambulisme nourrissant nos tendance à la facilité, suivre une remise en question permanente et se prémunir de toute inertie émotionnelle nous aveuglant, nous rendant vulnérable, à la merci de tous les pirates de l’âme du monde et autres démons - très probablement chargés de bonnes intentions, mais qui nous aident à perdre notre discernement peu à peu, par accoutumance.

Des auteurs comme Lautréamont apprennent-ils vraiment de leurs tendances, ou bien les suivent-ils comme on suit la mode, se murant dans un monde en vase-clos loin de la découverte réelle de soi, de l’autre ? Nous amènent-ils vers une vie meilleure ?

Dans cette forme de prison d’ivoire dorée, nous avons besoin d’un solide ancrage dans la vérité, de force de vie, de références en des valeurs sûres, de repères, d’une boussole et de guides avisés pour nous apprendre à lire cette mystérieuse carte de notre univers…pour s’y perdre le moins possible !

Soyons vigilent à chaque pas que nous faisons. Questionnons notre corps, notre âme, choisissons notre nourriture avec perspicacité, loin de la passivité de tous ces clichés existentiels et du cercle vicieux de l’ego. Car s’accrocher simplement à ces énergies de surface, réagir inopinément en laissant les pleins pouvoirs à notre propension à l’apathie – ou pire, la cultiver, cela signifierait vivoter, piétiner ou stagner, et stagner ce n’est pas vraiment évoluer...piétiner ce n’est pas vraiment partir à la découverte...et vivoter ce n’est pas tout à fait vivre...non ?

Où est la Vie ? Le chemin vers une vie saine ? Prenons soin d’elle, de nous, cherchons à soigner, guérir tout ce que l’on touche, tout ce qui nous touche...

Ne pas éviter, mais inviter la douleur, et non par inadvertance ou désinvolture - car faire face à l’ombre est un travail, pas un divertissement ! - pour la choyer et ce quelle que soient les couleurs qu’elle nous offre, claires ou foncés...quelle importance !

Améliorer sa vie et non l’affaiblir…avec l’aide de toutes ces tendres petites attentions remplies de sagesse et de détermination pour l’amour de la lumière.

L’être humain est un être en devenir, et dans ce mouvement de transformation à l’équilibre fragile, si nous souhaitons avancer vers un bel avenir... avons nous davantage besoin d’un appui, d’une béquille…ou bien d’un boulet ?