Art et puissance 3: qualité de l'expérience intérieure
Qualité d’un travail vs qualité de l’expérience intérieure
Oui, prendre soin de notre expérience intérieure est essentiel...c’est pourquoi il faut savoir rester prudent quand à la qualité du message que me renvoie un travail artistique. Ce n’est pas parce qu’une œuvre est puissante qu’elle va (ou qu’elle doit) me plaire...Je peux reconnaître la qualité d’un travail mais ne pas vouloir me connecter, tout comme je peux reconnaître les qualités professionnelles d’un collègue mais ne pas vouloir être son ami. Ce n’est pas parce qu’une maison est bien faite que je dois y habiter...je ne dois pas oublier d’écouter ses vibrations, ce qu’elle m’apporte en résonance, si je peux m’y projeter, si son intérieur, ses pièces à vivre me correspondent, ni de me poser la question : « est-ce qu’elle va m’aider ou non à habiter mon paysage intérieur d’une belle manière ? »
De même, il y a des œuvres d’une grande qualité technique, très expressives et chargées de puissance, où la vie de l’artiste transpire à travers la toile de la peinture, les pages du livre ou les scènes du film...mais je ne peux pas me permettre d’être avec ce génie. Il se peut qu’une œuvre se montre très inspirante, chargée de créativité et de sensibilité, mais qu’elle ne m’aide pas à vivre, qu’elle change ma vibration, m’apporte cauchemars et ruminations, plongeant mon monde intérieur dans un pessimisme contagieux.
On pense parfois que parce qu’une œuvre est touchée par le génie, l’on doit se sentir dans l’obligation de l’apprécier, comme un patrimoine incontournable de l’humanité… « As-tu vu le dernier film de Fulano de Tal ? ? ... lu le dernier livre d’Etienne Marcel ? ?». Si je répond non, je prends le risque de paraître inculte ou désintéressée, voir paresseuse. Ou pire, si je répond qu’il ne m’as guère touchée, peu inspirée, le groupe entier va remettre en question mes goûts et mes orientations culturelles...mais dois-je pour autant négliger la nourriture de mon âme, les effets d’une œuvre sur mon corps énergétique ?
Il est bien dommage de ne pas partager ce savoir-faire technique, de ne pas venir s’y abreuver, et de se refuser à cette nourriture pour l’intellect, mais il faut rester vigilant, ne jamais perdre de vue son objectif premier : comment je vais me construire ? Avancer sur mon chemin personnel ? Me situer ou bien trouver ma place dans le collectif doit rester secondaire. Tout cela, une fois encore dépend de nos rencontres, il faut savoir les écouter, savoir les choisir, les démêler, et toujours opter pour l’harmonie.
Il est vrai qu’en occident la tendance générale est de se construire essentiellement à travers le mental, en accumulant des informations, des connaissances, et on en oublierait facilement d’alimenter nos centres corporel et émotionnel. On peut penser dans notre société qu’une personne accomplie est forcément un érudit, cultivé intellectuellement, qui se construit à travers les œuvres de l’humanité.
En occident, nous respectons l’opinion et les conseils de personnes savantes, d’experts, de collectionneurs de post-doctorats ou d’auteurs de quelques dizaines de livres bien sentis. Et tout cela est si distinct de la vision du sage oriental, qui cherche sa réalisation à travers le silence et le flux d’énergie vitale. Et peut-être que cette personne-là ne sait même pas lire un livre, mais se trouve être un expert en lecture de la Vie.
Il est important de faire émerger cette différence car ce sont deux visions de la connaissance. Une plutôt ancrée dans le mental, le conceptuel, l’autre cherchant à regarder la vie comme un perpétuel changement, cherchant à danser simplement avec tout ce qui nous touche et accumuler non pas des données pour notre cerveau, mais des sensations, des impressions pour charger notre corps vibratoire, colorer nos émotions, jusque dans chacune de nos cellules…
Or la puissance d’une œuvre est directement liée à la force d’expression entre l’expérience intérieure et le travail de l’artiste, et la force de cette relation ne prend pas forcément sa source dans la qualité de cette expérience intérieure...je veux dire par là qu’un artiste peut user d’une poésie puissante et profonde, jouant de mots justes, habiles et agréables, mais nous parler de ses fantômes, de ses poubelles énergétiques et nous dépeindre un paysage des plus sincère, mais des plus malsain...et ne pas partager une expérience de qualité de vie positive pour nous grandir de sa beauté, de sa pureté, de substances qui nous aident à vivre, à envisager la vie d’une belle manière, et nous accompagner sur notre chemin...(sauf bien entendu si l’on s’est choisit un chemin de ronces et d’ornières traversant les marécages des plus ténébreux…)
On se laisse si facilement impressionner par la puissance extérieure d’une œuvre et derrière les charmes du contenant...on en oublie parfois d’observer ce que nous offre la valeur qualitative du contenu... et la quantité des plats qui vont garnir le festin va dissimuler leur saveur...alors j’invite les gens à penser plus judicieusement à la qualité de leur repas, à leur teneur, leur goût et leur couleurs et à la fraîcheur de ses aliments…
Notre regard est obnubilé, absorbé par le côté disons quantitatif de cette puissance, ce désir de grandeur et cette recherche quasi systématique de cette puissance effective, matérielle, palpable…
...et alors... se construire se résumerait exclusivement à gagner en taille.
Il y a une puissance de tous les ressentis humains. Et de c’est de cela dont les gens ont faim : d'humanité !...Mais cette direction est des plus pernicieuse. En voulant se connecter avec l’expérience collective, nous pouvons très facilement tomber dans le piège de nous connecter avec des expériences humaines les plus fréquentes, les plus quelconques et basses. Et il faut admettre que dans sa globalité, il y a depuis la nuit des temps dans notre histoire de l’art, une expérience du négatif plus abondante, plus étudiée, plus approfondie, plus aboutie...alors œuvrer en ce sens nous offre davantage ce sentiment d’enrichir, d’ajouter, de peaufiner, d’améliorer le travail de nos pères.…et donc d’un travail supérieur, plus important, donc plus...puissant.
Mais pourquoi s’évertuer à répéter les mêmes chemins existentiels si largement ouverts par nos ancêtres ? Pourquoi ne pas chercher une autre source de puissance? Pourquoi ne pas se nourrir de la puissance de la Force de Vie ?
Nourrir un art qui parle de la vie, simple et intense, ordinaire et unique, anodine et immense...un art qui parle de quelque chose qui serait plus grand que nous, plus grand que l’humanité et ses maigres préoccupations chimériques, qui parle de communion, d’union, d'harmonie intérieure au sein d’un univers qui nous enveloppe de son infini, qui nous raconte le secret de la Vie, qui alimente notre flamme et l’équilibre de nos énergies. Se nourrir de la Vie, d’un art qui communique une expérience intérieure saine et comestible…
Des différents types d’œuvre, selon la qualité de l’expérience intérieur de l’artiste
Un art puissant n’est pas nécessairement nutritif pour l’âme. Malgré sa puissance, il peut se présenter à nous sous différents aspects, à différents niveaux, selon la qualité de l’expérience intérieur de l’artiste.
Des plus grossières enfantées de l’égo et de ses pesantes litanies, simple complaintes ordinaires ou furieuses critiques sociales endiablées, cris de douleur ou prisons émotionnelles avec vue sur les ténèbres...il n’est pas rare de voir dans les arts un certain attrait pour ce genre d’expérience. Il est produit par des personnes qui pour la plupart sont étourdies et absorbés par le poids de leurs expériences, et ne voyant pas d’issue vers la guérison, utilisent l’art comme une soupape de décompression, ou pire comme une muse... et s’en délectent. Il faut voir que parler d’émotions fortes, d’expériences fortes amène souvent à des résultats puissants, mais d’un niveau existentiel moindre, un cercle vicieux énergétique, un carcan pour l’âme, pour qui fait cet art et pour qui le reçoit. (Et ce mal nous est si proche, si intime, que nous l’achetons, en redemandons, et entretenons nous aussi ce cycle infernal…)
Il est vrai que depuis les débuts de l’histoire de l’humanité, il est plus facile d’aller dans ce sens là, nous avons davantage travailler sur ce côté sombre. Les pistes, disons les autoroutes, pour s’y rendre sont plus faciles d’accès, plus nombreuses, et largement entretenues. Le travail de nos aînés à ce sujet est plus étendu, plus creusé, alors il peut paraître à nos penseurs d’aller ainsi davantage en profondeur, paraître plus doctes, plus crédibles, et d’offrir ainsi un travail plus abouti, plus développé en œuvrant dans ce sens….toujours vers ce sentiment de performance intellectuelle , de réussite…ne laissant que peu de place à la légèreté, à l’éclat de cette petite flamme de la Grande Vie.
Notez que je ne fais pas de distinction stricte entre un art raffiné et un autre moins raffiné. Il y a beaucoup de versets complexes, des jeux de mots tout aussi complexes, des accords impossibles, des mouvements corporels inimaginables ou de toute virtuosité magnanime que nous pouvons rencontrer mais qui ne restent, en fait, que les dires du héraut d’une vie vide, guidé par un fragile ego. La catégorie que je propose ici englobe toute œuvre, indépendamment de sa qualité intellectuelle ou technique, nous offrant pour l’essentiel de nous maintenir dans une existence vide, soit par le manque, la mélancolie, la violence, ou même l’idéalisme. Il est très important de toujours se poser la question : comment suis-je en train de vibrer au contact de cette œuvre ?
Cela me fait penser à un commentaire sur Facebook, d’une amie qui mettait en relation deux chansons. L’une, le tube de l’époque, répétait sommairement : « je veux le Pa ! je veux le Poum !!….je veux le papapoum !!! »...sur un rythme endiablé des plus binaire mais si entraînant si convivial, une vraie invitation à la fête. L’autre, une chanson très bien élaborée, avec de beaux versets envoûtants, qui nous embarque dans les plus douces illusions d’un amour romantique qui viendrait sauver notre vie.
Elle demandait dans son commentaire : « Qu’est-ce que tu veux ? » (...puisque les deux chansons commencent par « Je le veux »). Il y avait clairement une nette orientation en faveur du raffinement, genre de question qui propose déjà sa réponse. Cela m’a frappé parce que je me suis dit immédiatement : je veux un swing grossier qui éveille mon corps ou bien une poésie vraiment sophistiquée qui éveille ma carence et qui renforce en moi cette croyance illusoire que l’amour romantique est le grand rédempteur des jours actuels?
Cela illustre bien, je trouve, cet état d’esprit qui n'a que peu d’égard quand à la couleur de l'énergie et des émotions qu’une musique peut apporter dans notre vie, mais qui reste essentiellement axé sur sa qualité poétique et intellectuelle, ce raffinement qui ne prendrait vie que dans un travail des plus sophistiqué. Toujours cet attrait pour cette puissance intellectuelle...
Une autre façon de pratiquer l’art est le chemin emprunter par les artistes qui parlent de leurs rêves, de leurs désirs, décrivent sobrement des archétypes à travers leur imaginaire, leurs émotions, leur mémoire corporelle et sensitive. Ils nous racontent leur voyage à travers la vie et tous ces paysages qu’elle leur a apportés par résonance. Ce sont des artistes qui s’intéressent bien moins à nous raconter leurs propres querelles intestines, envies ou besoins qu’à construire et rapporter des mondes fabuleux, décrire des modèles, rêver et voyager à travers différents paysages si inventifs . C’est une façon de s’émerveiller de la capacité créative de l’esprit.
Il y a aussi des artistes qui seraient plutôt de généreux spectateurs qui nous partagent leur vision du monde immatériel, leur regard sur la vie éthérée, et tous ces arc-en-ciel que l’on oublie parfois de célébrer. Sans analyse ni conceptualisation, juste une rencontre avec ces petits bouts de rien (un parfum, une vision, une idée en train de naître...) qui peuvent parfois paraître inexistants au regard de nos cœurs d’humanoïdes hermétiques.
Ces sont des artistes qui nous parlent de connexion avec le silence, avec la quiétude, avec la lumière qui circule en toute chose, qui nous narrent cet enchantement pour la magie du monde qui émerge de la libération de cet Amour en nous, entre nous... Comme dirait Christian Bobin, un art qui : « ..trouve tout seul les mots pour dire sans déborder, ce que les yeux et le cœur ont vus... ». Un art garni de sagesse, un art spirituel, un art numineux…
Cette catégorie réunie les êtres qui nourrissent un état d’ouverture totale à la vie et toutes ces âmes généreuses qui viennent nous raconter comme une offrande ce qu’un œil éveillé peut entendre de profondeur, de poésie, de douceur, de lumière d’Amour... Mais cette plume-là n’ouvre ses ailes qu’aux personnalités nées d’une construction intime assidue, profonde et sincère.
La puissance ne peut venir que de l’expérience intérieur
Un art ne peut aller avec puissance que jusqu’au niveau d’expérience de l’artiste. Il ne saura parler de manière expressive d’amour inconditionnel que s’il l’a effectivement expérimenté. Son travail risque de se résumé à un pâle pamphlet platonique au parfum d’artifice, si ces belles choses ne sont pas présentes en lui, si elles ne sont pas vivantes dans une expérience intérieure authentique.
Un artiste est comme une antenne, qui capte les messages de l’immatériel, et ne peut transmettre que ce qui est entré en résonance avec son âme. Disons que pour atteindre avec puissance un dialogue avec la lumière, il ne s’agit pas de rajouter quelques néons, du strass ou des paillettes dans son travail, mais plutôt de se sensibiliser, d’optimiser et d’orienter cette antenne vers la lumière, de se rendre réceptif, accueillant, captateur à chacune de ces étincelles.
Il est très important de comprendre ce point, parce que lorsque nous mettons en garde contre le fait d’être en contact avec des arts obscurs et énergivores, et l’importance d’inviter la lumière dans son travail, cela ne peut en aucun cas se faire de manière convenue, artificielle ou conceptuelle car cela peut entacher considérablement sa vertu.
Par exemple, deux personnalités que je respecte énormément, qui sont Aldous Huxley et Hermann Hesse, ont toujours suivit des valeurs comme la sagesse, la liberté et l’harmonie comme direction pour leur chemin de vie et leur travail. Cependant, tout-deux ont cette tendance à pécher par excès d’intellectualité et d’idéalisme respectivement dans L’île et Le jeu des perles de verre. Malgré un contenu des plus intéressant, les deux œuvres nous laissent sur notre faim quand à leur capacité d’éveiller une résonance en nous, de nous capturer, nous captiver par une fonction artistique envoûtante. Ils me semblent avoir été bien empressés de nous délivrer des choses hautes en couleurs intellectuelles, au lieu de laisser leur âme libérer l’expérience de la Vie et de la laisser s’exprimer avec une puissance artistique attrayante, plutôt qu’une puissance intellectuelle tendant vers la morale.
C’est pourquoi la proposition du Hun Kung est de pratiquer l’art bien au-delà de sa qualité expressive. Il s’agit de faire de soi-même une œuvre d’art, d’affiner, de raffiner son expérience intérieure, afin de s’offrir et d’offrir au monde le meilleur de soi-même.
Briser ce cercle vicieux de la misère existentielle…
Créer un nouveau cycle d’expansion existentielle.…
Libérer soi-même et les autres (par la même) ne serait-ce pas là un acte politique ?
Parler, écrire, dessiner ou peindre la misère ne nous aide pas à vivre, mais lui donne du poids, attise les énergies basses et soutient la tendance collective à rechercher cette négativité.
Nous avons en nous cette peur viscérale de l’inconnu, de nous perdre dans le vide de cette immensité aux milles reflets. Certain comme Lautréamont font l’apologie de cette épouvante, sublimant de romantisme chaque méandre putride de ses ténèbres, nous encourageant élégamment à tomber en amour de ce sentiment infernal...
D’autres, comme Christian Bobin, nous conduisent avec un sourire à la découverte de petits trésors cachés dans l’immensité de l’infini. L’intérieur d’un pétale de rose immaculé, le murmure d’un feuillage harmonieux ou d’une prairie verdoyante et accueillante sont trop magnifiques pour ne voir que la peur ou la désolation. Alors, que choisir ?
Dans la vision du Hun Kung, pour apprécier une œuvre, il faut bien plus que qualité et puissance, elle doit nous aider à vivre, nous offrir son éclat.
Elle se doit de nous renforcer, nous offrir des repères, de la clarté, de la confiance, de l’Amour...nous aider à avancer sur le chemin que nous avons choisi, par la résonance, la symbolique, l’éveil de nos mémoires les plus profondes…
Si une œuvre aussi géniale soit-elle, vous disperse, vous fait mal, ou teinte votre paysage émotionnel et votre intimité d’une couleur que vous ne voulez pas...elle ne vous aide pas à vivre !