Vers un art introverti1-introduction
Karl Gustav Jung, le psychiatre suisse et fondateur de la psychologie analytique, a introduit les notions d’introversion et d’extraversion dans sa théorie de la personnalité. Il définit ces deux types de psychologie de l’individu, selon son énergie psychique et son rapport au monde.
Pour Jung les introvertis orientent leur énergie psychique davantage vers leur monde intérieur, c’est à dire qu’ils sont plus concentrés vers leurs pensées, leurs réflexions et leurs sentiments intérieurs, et seront plus réceptifs à des perceptions subjectives qu’à des stimuli externes. Cela ne signifie pas nécessairement qu’ils sont timides ou asociaux, mais que pour eux l’expérience interne est plus importante et plus riche d’enseignements que le monde extérieur. Un introverti préférera un environnement calme pour traiter l’information, et éprouvera le besoin de réfléchir avant d’agir ou de prendre une décision.
Un extraverti, selon Jung, orientera plutôt son énergie psychique vers le monde, les objets, les personnes et les activités extérieurs. Il se concentre davantage sur son environnement, et préférera des stimuli externes, des connexions et interactions sociales à des perceptions internes des choses. Il se dirigera plutôt vers des situations nouvelles, des actions immédiates, concrètes et tangibles.
Avoir un regard introverti sur les choses c’est observer le monde de manière phénoménologique, tandis que trouver de l’objectivité à travers une vision collective, partagée, serait adopter un point de vu extraverti.
Par exemple, pour jouer au volley-ball...un extraverti aura besoin d’équipiers, d’adversaires et trouvera toutes les richesses de l’expérience dans les interactions qui naissent dans le match, jouer seul avec un ballon lui paraîtra bien fade, voir inutile...alors qu’un introverti, préférera écouter les effets du contact avec le ballon sur son monde intérieur, et prendra même plaisir à explorer ce monde de sensations intrinsèques.
De même, un introverti n’aura pas forcément besoin de « témoignages ou de justifications extérieurs » pour se définir. Par exemple, pour déterminer que le feu brûle, ou bien que l’eau mouille, un extraverti préférera chercher dans la société de quoi attester cette vérité. Il se mettra en quête d’une preuve tangible et se renseignera sur les travaux de scientifiques reconnus, qui ont élaboré un protocole rationnel et cartésien et ont su démontrer en public la véracité de leur théorie. Pour un introverti, les preuves publiques ont leurs limites, et il préféra plonger sa main dans l’eau, ou dans le feu pour connaître la sensation par lui-même...et ainsi déterminer sa propre vérité.
C’est une question de point de vu: l’un privilégie plutôt des chemins intérieurs, intimes, alors que l’autre préférera trouver ses réponses dans son environnement, dans les connaissances collectives.
Qu’en est-il de l’art ? Serait-il introverti ou extraverti ? Nous pouvons penser que faire de l’art est essentiellement introverti, parce qu’il est un espace d’expression de soi. Depuis le mouvement moderniste, les artistes se soucient de moins en moins de peindre une réalité extérieure partagée et se concentrent davantage sur l’expression de leur monde intérieur : leurs pensées, réflexions et sentiments.
Les cubistes et expressionnistes souhaitaient déformer la réalité extérieure pour mieux en exprimer leur réalité intérieure. Les surréalistes, eux, mettaient en lumière le monde des rêves, de la symbolique et de l’inconscient. Aussi, les dadaïstes ont beaucoup joué avec le flux des pensées intrinsèques et de l’émergence de l’inconscient. C’était une belle époque de découvertes et de voyages intérieurs, de l’expression des émotions les plus confidentielles dans un paysage européen des plus froid et des plus rationnel.
Dans le théâtre, certains courants ont laissé de côté l’idée d’interpréter simplement un texte, une mise en scène pour explorer d’autres domaines. Comme dans le théâtre physique, où l’on pousse le corps à l’extrême, au-delà de l’exhaustion pour faire émerger des mouvements, des énergies, des mémoires cachées. C’est un travail des plus fusionnel, quelque chose émerge, quelque chose de très profond, de primordial, quelque chose que les codes du langage, les règles de la société, de notre histoire passent sous silence.
Stanislavski fait vivre la psychologie des personnages et l’installe au centre du jeu, une belle invitation à rentrer dans le monde de l’autre et visiter son paysage personnel. Le théâtre de l’absurde se joue des codes du sens, des normes et de la rationalité pour libérer une écoute encore plus personnelle, plus intime, plus intérieure.Et le théâtre pauvre, de Grotowski, a utilisé des techniques des plus extrêmes pour atteindre le plus essentiel de la présence humaine.
Cet élan d'attention porté au monde intérieur a apporté une force positive à l'introversion. De nos jours, la virtuosité technique n'a que peu de valeur si elle n'est pas dotée d'un lien profond avec l'expérience intérieure de l'artiste. Tout ceci laisse apparaître que l’art possède un caractère plutôt introverti, c’est pourquoi je voudrais vous faire part de mes réflexions…
L’art est produit pour le monde extérieur, pour être matérialisé et concrétisé dans un objet, et ainsi le présenter aux autres, à un public. Sa propre appréciation est directement liée au fait qu’il y ait une matière à exposer et aux commentaires, aux critiques qui en découlent au sein de la communauté.
Il semble que la raison d’être de l’art soit de se montrer, d’être exposé, publié...connaissez-vous un artiste aux œuvres tacites ?Son œuvre c’est la définition même d’un artiste. Sans travail à proposer dans les galeries, sur scène ou dans la rue, dans les librairies ou sur le net, peut-on se dire artiste ? La tendance générale est donc d’orienter sa pratique artistique vers l’extérieur, pour un certain auditoire, un destinataire....
L’aspect extraverti de l’art réside dans le fait que la relation de l’artiste avec son travail est directement liée à la réussite dans l’interaction avec un certain public, une reconnaissance extérieure, sociale, et ainsi la pratique est entièrement dirigée en ce sens, et non tournée avant tout vers un travail intérieur et ce qu’il apporte intimement. Même s’il s’agit d’exprimer ses propres émotions, le rendu est dirigé vers l’extérieur.
Par exemple, au théâtre, on pense qu’un spectacle nécessite forcément des spectateurs.
Pourtant ses rassemblements étaient des mises en scène, des jeux d’acteurs, mais loin d’une simple représentation pour un auditoire, il s’agissait d’un rituel, de performances artistiques pour générer ce feu de Vie, ce feu intérieur, à travers le jeu, à travers la transe...et pourtant il ramenait du monde, c’est sûr...mais en tant que participants, les interactions du collectif étaient pour nourrir ces vibrations intérieures, tel était l’intention première de ces rencontres. Aujourd’hui il y a bien du théâtre interactif, mais il s’agit là encore de construire un travail pour le montrer à un public. Même si on lui offre de participer, le processus est tourné vers l’extérieur.
Je crois que le théâtre trouve en premier lieu bien plus de richesses dans les effets qu’il produit en nous, à l’intérieur de nous-même, à travers le jeu, à travers le corps, à travers nos propres émotions….alors,pourquoi ne pas jouer dans son salon, à huit-clos, entre amis ?
On pourrait presque observer une forme d’asphyxie, voire d’autocensure d’un art plus intime, plus... introverti. Par exemple, une personne qui souhaiterait s’adonner à l’art afin de travailler sur sa créativité, mais qui se sentirait intimidée en pensant que la seule façon d’être artiste est d’exposer sa relation créative intime avec le monde, pourrait vite se décourager en se disant que « l'art n'est pas pour elle »...alors elle perdrait regrettablement cette belle opportunité de développer toute la richesse intérieure que l’art peut apporter.
Je vois la nécessité d’un rebondissement, d’un nouveau souffle, je ressens le besoin d’inverser la tendance actuelle d’un art directement lié à la production d’un rendu. Et pourquoi ?
Dans ce contexte artistique si absorbé à se montrer, je vois un excès de contenu à disposition. Une profusion d’informations dont l’abondance tend à banaliser et à dénaturer la substantifique moelle. Quelques minutes sur internet suffisent pour voir se côtoyer mon aquarelliste préféré et son antagoniste, malgré les kilomètres qui les séparent, avec une pièce de théâtre japonais, un docu-fiction sur l’art scriptural dans l’islam, le dernier titre du dernier groupe de pop dernièrement à la mode...un teaser en avant-première de la dernière production hollywoodienne...et si cela n’est pas raisonnablement à mon goût, je peux toujours aller rendre visite à ma petit nièce qui fait ses premiers pas à la plage...sur whattsapp….Ce déluge de profusion est devenu incontrôlable, l’écart entre le rythme de production et le temps qu’il consent à nous laisser pour absorber, digérer et assimiler devient insoutenable et asphyxiant...nous sommes saturés et condamnés à consommer de manière de plus en plus superficielle !!!
Et tout cela s’accélère de façon exponentielle avec l’énorme avancée de la technologie et de tous les moyens désormais à notre disposition. Les limites techniques se réduisent. Adobe viens de lancer une intelligence artificielle qui permet de réaliser un film entier en quelques instants...la quantité produite va devenir de plus en plus considérable...et donc notre capacité d’absorption de plus en plus réduite…nous ne pourrons intégrer autant de stimuli, sans trouver l’espace équivalent à sa captation, à sa réception, à sa digestion...et son assimilation. Cela conduit à un état de fatigue généralisée, de superficialité, une perte de la sensibilité qui rend impossible un travail en profondeur, et donc nous conduit peu à peu vers cet état de déconnexion à l’essentiel, au substantiel,à la justesse de notre réalité…
Autant de contenus proposés obligent notre attention à toujours être tournée vers l'extérieur, c'est-à-dire excessivement extravertie......et étonnement on peut observer de plus en plus de cas de dépressions chroniques, de défaillances psychiques et autres types de manifestation de l’anxiété…
Je parle d’un manque d’oxygène pour le consommateur, mais peut-on juger la place pour l’artiste plus glorieuse?...peut-il se permettre de consacrer cinq années à choyer son œuvre et encourir le risque qu’elle soit obsolète dès sa sortie?...et où la montrer si toutes les places sont occupées? Saura-t-il trouver la force de caractère de survivre à des critiques de plus en plus nombreuses, cinglantes et pas forcément bien avisées?
Dans ce tableau aux couleurs plutôt déroutantes, je décèle deux choses essentielles à redorées...
D’une part cette fragmentation, ce clivage entre le travail artistique que mon âme me réclame, et celui que la société me demande de produire ...cette fracture dans le paysage dans lequel nous vivons.
Et d’autre part, cette déconnexion aux valeurs essentielles à la relation que nous entretenons avec notre être et le monde qui l’entoure, mais aussi avec notre perception de l’art, car cette confusion tend à nous éloigner d’une pratique artistique intérieure.
Se plonger davantage vers l’introversion serait un peu comme dans la pratique du yoga, où l’on pratique essentiellement pour se nourrir soi-même...et non pour se donner en spectacle comme tous les dimanches. La différence peut être très subtile, parce que la relation entre l’intérieur et l’extérieur ne sera jamais bien définie. L’artiste qui paraît plus extraverti, avec des exhibitions internationales et une grande reconnaissance du public, peut bien faire un profond travail intérieur et construire son art comme un chemin spirituel, alors qu’un grand maître des pratiques intérieures peut diriger son travail essentiellement pour nourrir sa vanité et attirer l’attention de l’autre. Ici la clef réside dans l’intention première, et elle sera toujours très intime...mais c’est dans cette subtilité que l’on peut percevoir une nouvelle façon de s’adonner à l’art.
Cela ne signifie pas arrêter de produire, se taire, se cacher. Je ne viens pas vanter les mérites d’un mouvement visant à fermer les galeries, à détruire les théâtres et à brûler tous les tableaux et tous les livres. Il y aura toujours des gens qui voudront produire et partager. Je ne viens pas revendiquer qu’à l’avenir le seul art qui ait de la valeur soit l’art pour soi.
Non, je propose une remise en question de soi-même et de la directive que l’on donne à son propre travail artistique : un art dont l'objectif principal serait de régénérer l'âme, de se connecter à la Vie, de donner du sens à un monde intérieur fragmenté. Et après cette transformation intérieure, seulement après, pourquoi ne pas partager cette aventure avec d'autres ?
C'est très différent que d'offrir mon art quelle que soit ma fréquence intérieure : peut-être suis-je dans un état d'esprit déplorable, avec une énergie agitée et dispersée, ou avec un cœur blessé et une peau fermée à l'Amour jusque dans ma chair, ou peut-être avec une vision du monde fragmenté et perdue.
Pourquoi un tel empressement à déballer et exprimer tous ces détritus ? Pourquoi ne pas prendre soin de soi en premier lieu et utiliser l'art pour édifier le chef-d'œuvre de soi-même ?
Faire de l'art dans le but de régénérer l'âme, de se reconnecter au flux de la Vie et de s'harmoniser au sein de ce flux. En d’autres termes, faire de l’art avec pour objectif principal de sortir d’un état existentiel aride, dénué de sens, isolé et fragmenté.
Comment offrir à mon art le temps et l’espace pour régénérer mon royaume intérieur, me connecter à moi-même, au sacré et donner une dimension profonde et spirituelle à mon travail dans une telle harmonie dissonante ? C’est en cela que je vois l’intérêt de repenser la saveur première de sa motivation à pratiquer son art.
Donner un second souffle à l’art en lui insufflant davantage d’introversion parce que les circonstances demandent un changement. Un peu comme lorsqu’on a pensé que la naissance de la photographie sonnait la mort de la peinture, avec toute cette précision qu’aucune technique picturale ne saurait atteindre, une accessibilité défiant toute concurrence, et une productivité sans pareille….….pourtant la peinture à su puiser en elle de quoi survivre, et encore mieux faire revivre ses fondements, et affirmer ses valeurs de manière encore plus claire et puissante.
C’est de ce genre de renaissance de l’artiste dont je parle, puisque aujourd’hui notre attention est excessivement tourné vers l’extérieur. Il faut réajuster ce déséquilibre avec un brin d’introspection. Il n’est pas trop tard !!
Repenser, réinventer notre façon de pratiquer, de voir, de lire l’art selon une vision plus intérieure, plus intime, plus profonde, et de prendre conscience de la portée d’une telle pratique, pour revenir vers une harmonie entre ces deux pôles, dans le royaume qui nous entoure mais aussi dans notre palais intérieur.