Responsabilite dans l'art
Responsabilité dans l'art: un dialogue avec Christian Bobin
Pour moi, c'est une tâche ardue et délicate que de lever la voix pour dire comment les arts ont été utilisés pour nous maintenir à un niveau existentiel si bas et terne.
Chaque fois que j'essaie d'écrire à ce sujet, j'entends dans ma tête des artistes en colère contre mes commentaires et je me sens impuissante à communiquer quoi que ce soit sur cette énigme qui me semble pourtant des plus impérative.
Jusqu'à ce que je découvre que le célèbre écrivain français Christian Bobin partage le même genre d'inquiétude. Alors, j'ai pris sa main et trouvé le courage d'exprimer mon point de vue, face à l’urgence.
![]() | Il m’a toujours semblé qu’il existait assez d’écrivains qui se font une spécialité d’assombrir et de dénigrer la vie. Les poètes et les artistes se donnent souvent une sorte de droit de grossièreté. Sous prétexte qu'ils ont du talent, ils croient avoir tous les droits. J’ai en horreur ce genre d’attitude. |
— Christian Bobin |
Tout le monde connaît une vieille dame amère et pesante, qui ne sait que se plaindre de la vie, critiquer les autres et raconter sa collection de douleurs et de maladies. Tout le monde connaît aussi un autre type de vieille dame, celle qui est adorable, calme et douce, qui nous prépare de bons petits gâteaux aux parfums d'amour et de caresses, qui sait écouter et raconter des histoires hilarantes ou bien terrifiantes sur ses années de vie riches en enseignements. Et bien-sûr tout le monde préfère rendre visite à la douce grand-mère plutôt qu'à l'amère mémère. C'est d’un sens commun si évident qu’on n’oserait pas le discuter.
Mais qu'en est-il dans les arts ? Tant d'œuvres ne font que vomir sur le monde l'infernale âpreté intérieure de l'artiste. Et la foule se précipite pour voir, lire et acquérir le dernier exemplaire, en parlant triomphalement du grand génie.
![]() | La haine de Proust pour le soleil, ou celle de Sartre pour les arbres, me paraît très révélatrice de cette société malade. On fait du malheur une chose littéraire qui est très bien portée. C’est particulièrement vrai de ces auteurs qui étalent le mal sous prétexte de le dénoncer. Certaines œuvres soi-disant rebelles ne font qu’ajouter au chaos du monde et elles n’aident personne. |
— Christian Bobin |
La société est malade. Notre corps, notre énergie et notre âme sont malades et stagnent dans l’habitude à résonner dans l'ombre, la carence et les basses vibrations. Les gens sont accros aux émotions fortes et sombres. Ils se sentent soulagés en recevant leur dose quotidienne de misère et de disgrâce esthétiquement bien formulées.
Sous prétexte de dénoncer une réalité laide et putride, beaucoup contribuent à attiser chaque jour leur propre brasier et celui des autres. C'est un puissant réseau de solidarité mondaine pour se maintenir dans cette boue tenace.
En proposant une poétique de la noirceur, tout ce que nous faisons, c'est la corroborer, la renforcer, la rendre plus puissante. Car le pouvoir de l'art ne réside pas dans la dissémination de quelques concepts ou idées. Son pouvoir réside dans sa résonance à la lumière et à la construction d'un paysage intérieur des plus radieux, à travers les expériences énergétiques et corporelles qu'elle nous offre.
Ces grands artistes, hérauts de la misère existentielle, sont de petits artisans de l'enfer - un enfer qui a ses charmes, soit dit en passant. Mais cela n'aide personne à vivre.
![]() | Le cœur est un travailleur solaire. Le courage n’est pas de peindre cette vie comme un enfer puisqu'elle en est si souvent un: c’est de la voir telle et de maintenir malgré tout l’espoir du paradis. |
— Christian Bobin |
Il ne s'agit pas de décorer chaque recoin de notre monde intérieur avec une paire de petites souris aux gants de velours ou de jolies princesses recouvertes de magie et de paillettes. Ni de chanter frénétiquement "Je suis tellement si heureux !!!!" ...dans le simple but de maquiller le désespoir qui nous habite.
En même temps, jeter de l'ombre, de la confusion et du chaos dans l'esprit, dans le corps et dans le cœur n'aide pas vraiment à cultiver la clarté. Elle s'acquiert avec de l'énergie vitale, une attention ciblée et un intense silence. Si je m’efforce de rester misérable, souffrante et perdue, comment me tenir debout et garder les yeux et l’âme grand-ouvert pour contempler l’éclatante majesté de tout ce qui s’offre à moi ?
La meilleure façon d'apporter de la clarté à ce monde tourmenté et chaotique serait de s'aider soi-même et d'aider les autres à se relever, à créer un ancrage, des racines, et comme chaque arbre nous le montre, s’élever dans la canopée...et pouvoir respirer, s'ouvrir, se déployer... et voir le beau et le laid tels qu'ils sont : un discours de la lumière du monde.
![]() | J'ai toujours considéré qu’un écrivain avait plutôt des devoirs que des droits, et un de ces devoirs est d’aider à vivre. Si j’ai mis de la lumière dans mes livres, c’est aussi pour ne pas assombrir l’autre, par courtoisie envers celui qui me lit. |
— Christian Bobin |
Pour vivre dans une société libre et en harmonie, une bonne référence est d'utiliser la "règle d'or" : « tu as la liberté d'agir comme tu veux... tant que tu ne fais pas de mal aux autres. »
Mais pour une raison étrange, il semble que l'art soit exempté de suivre la règle d'or. Il paraît tout à fait acceptable de produire des œuvres qui polluent, détruisent et intoxiquent le corps et l'esprit des autres... car "l'art ne doit pas être censuré".
C’est certain, la censure est une abomination qui mène au totalitarisme et au despotisme. Mais ne serait-il pas de bon ton que les artistes se sentent un peu plus responsables de ce qu'ils renvoient et provoquent chez les autres ? Qu'ils se responsabilisent dans leurs paroles et leurs actes dans le monde…
Mais je vois que beaucoup d'artistes ne se rendent même pas compte eux-même de l’impact nocif et préjudiciable que le travail de certains de leurs collègues peut avoir sur eux, sur leur corps et sur leur esprit. Il y a une incapacité troublante à percevoir les effets de l'art sur sa propre expérience intérieure.
C'est pourquoi, dans le Hun Kung, nous insistons sur la prise de conscience des effets de chaque rencontre que nous établissons avec le monde.
L'art porte le tabou de ne pouvoir être remis en question que sous couvert d’une extrême prudence. Beaucoup défendent que l'artiste doit avoir la liberté de produire ce qui émerge en lui. Sinon, l'art deviendrait un pamphlet et perdrait de sa puissance...je suis entièrement d'accord qu’il s’agit bien là du processus de création artistique. Cela n'exempte pas les artistes d'une plus grande vigilance quant à ce qu'ils propagent.
Alors, je me demande : si tout ce qui émerge d'un artiste est un monde souillé et infernal, n'est-il pas temps pour cette personne de se questionner sur sa propre existence ?
Esthétiser l'addiction à la souffrance et exalter le manque de courage à chercher la lumière ressemblent aux symptômes d'une auto-tromperie chronique. Cela reviendrait à dire qu’il serait acceptable de rester en enfer, de s’y complaire et de le rependre, du moment qu'il est esthétiquement intéressant….
Mais s’évader des ténèbres est une tâche ardue. En répétant sans cesse les mêmes schémas émotionnels et énergétiques, l'artiste qui souhaite se libérer finira par se rendre compte qu'il n'y a plus grand-chose dans son monde intérieur.
Et que pourrait-il y avoir qui n'ait jamais été cultivé ...si toute son inspiration ne laisse germer que douleur, souffrance et lamentations ?
Rien ne sert de désespérer face à ce genre de constat, car il est une marque manifeste du début de la guérison : c'est une prise de conscience que quelque chose ne va pas bien au-dedans et qu'il existe un processus sévère de dénutrition. Avec cette clarté, il y a une réelle ouverture pour commencer un travail intérieur : purifier et nourrir l'esprit, revitaliser le corps et aider le cœur à s’épanouir.
Mais il y a une étape, un passage douloureux, où l'on doit vraiment affronter en personne son propre fantôme, au lieu de le hurler à la lune et au monde, lui rendant ainsi toute sa puissance et son ardeur au combat. Mais en le laissant patiemment s’essouffler, il perd de sa superbe, et honteux de sa nouvelle inconsistance, il ne peut que céder sa place peu à peu...et la belle muse se révèle sous un autre aspect ; sortie de la bourbe et quittant son manteau saumâtre, une simple immersion dans les eaux fraîches et limpides de la rivière de la Vie, et elle peut désormais se montrer dans son habit de clarté.
![]() | Ces éboueurs de la littérature qui remuent la fange n’ont de damné que le fait qu’ils suivent la mode. |
— Christian Bobin |
Il est très confortable de dire ce que tout le monde dit. Même si ce "tout le monde" se limite à mon petit groupe aux idées alternatives, incompris par la société. C'est une tendance humaine : préférer dire ce que tout le monde dit, ressentir ce que tout le monde ressent, partager la même vision du monde et se sentir protégé.
L'être humain fait constamment face à un choix douloureux : suivre le troupeau pour se sentir intégré et sécurisé ... ou bien trouver le courage de s'en détacher, de s'abandonner, seul et sans soutien apparent, à l'océan de la Vie ?
Et ce comportement grégaire se voit remis en question dès que le troupeau est malade et fonce vers le précipice.
...C'est alors que l’impérieuse question refait surface :
![]() | Je me sens fait en dentelle et en plomb. Il y a en moi le monde et le ciel. La masse à dissoudre est énorme. Christian Bobin |
Je suis à la fois ciel et terre.
Je suis une société malade et un Amour inconditionnel.
Un travail appréciable dans cette vie serait de dissoudre les obstacles qui nous empêchent de vivre notre potentialité maximale. Et d'engager son corps, sa parole et son cœur pour témoigner de la merveille qui nous est sobrement offerte : faire partie de la majestueuse toile de la Vie.