Paysages et filtres1-perception humaine
…Imagine que nous sommes dans une forêt…
Sais-tu combien elle compte d’arbres?...imagine les troncs, les branches, les rameaux, chaque feuille, imagine leur nervure. Certaines vieillissent paisiblement, d’autres sont grignotées par des insectes. Imagine les insectes, les araignées... Certaines travaillent à leur toile, d’autres te regardent.
Imagine chaque arbre, ils sont des centaines, parmi eux les oiseaux, les écureuils, les mousses, les lichens et les champignons…ils sont tous différents, même les êtres de la même espèce s’affairent à des choses différentes. Et tu vois, tous ces petits détails, toutes ces disparités forment ensemble la réalité.
Car il est bien impossible à un être humain de percevoir cette réalité dans sa totalité. C’est pourquoi nous utilisons un mécanisme très important : les filtres ! Pour être capable de saisir une réalité, nous devons la simplifier, réduire la quantité de détails pour qu'elle devienne compréhensible. Et comment simplifier ? Nous le faisons à travers des filtres. Et chaque personne possède ses propres filtres.
Probablement que dans cette même forêt, l’ingénieur en sylviculture s’interrogera sur la quantité d’arbres d’avenir et surtout sur leur cubage, alors que l’artiste peintre verra en eux autant d’âmes à dépeindre, le murmure du vent dans le feuillage au camaïeu de l’automne, aux mille parfums du sous-bois, ou peut-être que l’enfant s’inquiétera de la meilleure cachette, ou de l’arbre idéal pour accueillir la plus belle cabane du monde…
Qui sait?...chacun adopte son propre point de vue et notre regard est guidé (et peut-être même aveuglé?) par nos connaissances, nos besoins, nos envies, nos centre d’intérêts, notre domaine d’activité….tout ce qui constitue notre paysage.
Le point que je soulève ici est que la réalité est toujours beaucoup plus complexe que ce que nous pouvons en saisir. Et ce que nous appelons “réalité” n'est rien d'autre qu'une version simplifiée, filtrée du réel.
Sais-tu quelle est la bonne nouvelle ? La réalité est plus riche que ce que nous ne pouvons le voir. Souviens-toi que ce que tu perçois du monde aujourd'hui n'est qu'une version réductrice. Peut-être te sens-tu emprisonné ou impuissant face à la “réalité”. Peut-être que le monde semble laid, cruel, agressif ou ennuyeux. Peut-être te sens-tu limité, sans perspective et que tout te semble étouffant. Que dirais tu de risquer un œil curieux et d’examiner ce qu'il y a d'autre là-bas?
Et plus encore: que dirais-tu d’apprendre à connaître ton propre filtre, ses astuces pour mettre en lumière un aspect et en garder tant d'autres dans l'obscurité ? Quelle liberté nous gagnons en comprenant ce mécanisme créateur de mondes ! Et encore plus de liberté lorsque nous ouvrons les portes à la curiosité et commençons à fouiner dans les recoins de la vie qui étaient relégués à l'oubli.
Le Hun Kung envisage la clarté et la curiosité pour la réalité comme essentielles dans le travail de l’âme:
...pour savoir déceler et se protéger d’éventuelles nocivités passives de notre environnement
…pour savoir choisir ses nourritures et les cultiver avec lucidité
… pour pouvoir se construire un cheminement adapté, s’orienter au-delà de la confusion.
Mais quelle latitude avons-nous pour intervenir sur nos filtres? A quel niveau pouvons-nous agir?
Que pouvons-nous réellement modifier et comment changer notre regard sur la vie?
Pour satisfaire ces interrogations, voyons comment fonctionne un filtre.
D’une part, il faut constater que notre expérience avec notre environnement oriente considérablement notre regard sur lui. Revenons à l'exemple de la forêt. Quand je vois une forêt pour la première fois, comment vais-je la filtrer? La simplifier? C'est à travers mes intérêts et mes expériences.
Par exemple si je veux produire du bois, j’aurais tendance à focaliser sur les arbres et leur tronc, et négliger le reste. En ce sens, la forêt ne serait rien d'autre qu'un compte bancaire qui me fournit un apport financier. Et pourquoi ne pas, en cherchant du bois, regarder par terre et s'émerveiller devant le système élaboré du travail des fourmis? Ou prendre un bon bain de rivière pour me remonter le moral? Ainsi, je m'ouvre à d'autres expériences et ma réalité, dans ce cas la forêt, devient plus vaste , plus riche, plus flexible et résiliente.
De même, si je sais que cette même forêt recèle de magnifiques prunes…je rechercherais de beaux pruniers, et tant pis pour les myrtilles…et ainsi je produis mes propres filtres.
Mon centre d'attention et d'intérêt, ainsi que les habitudes que j'ai, forgent peu à peu le concept que je me fait d’une forêt. Et plus je répète cette expérience, plus je porte mon regard sur certains aspects, plus ma vision de la forêt devient définie et résolue mais au meme temps, plus obtue et figée.
D'un autre côté, si je m'ouvre à l’appétit d’observer et d'expérimenter de nouvelles choses, ma vision de la forêt devient plus fluide et flexible. Et si un jour les singes mangent toutes les prunes, je ne vais pas désespérer et dire que le monde est cruel et injuste. Je vais regarder autour de moi, curieuse, ouverte et... regardez! Il y a un par-terre rempli de myrtilles! Je peux donc agir moi-même sur ma perception des choses, en m’espionnant, en constatant mes tendances, et en essayant de les changer, de m’ouvrir à d’autres possibilités… « Tiens ?...et pourquoi pas une tarte aux myrtilles ce soir ? »
Une autre façon très naturelle de façonner notre réalité est par la transmission de connaissances. Nous ne sommes pas seuls, notre entourage compte des personnes d’expérience qui peuvent la partager, nous la transmettre, nous guider. Car oui, notre environnement et nos relations également forgent nos filtres. Nous pouvons apprendre, adopter le point de vue de notre guide. Cela commence quand on est petit, avec notre famille.
- Si, là où je vis, tout le monde plante du riz et que personne ne voit de valeur commerciale du bois, le tronc des arbres n’éveillera que peu d’intérêt pour moi
- Si on m'enseigne depuis mon enfance que la fourmi est une créature détestable et nuisible, peut-être que je ne serai jamais capable de m'émerveiller devant la complexité sophistiquée de ces insectes
- Si ma cousine me répète sans arrêt que les myrtilles sont infectes, peut-être que mes yeux ne brilleront pas en voyant un sol recelant un trésor de myrtilles.
Les guides sont essentiels à la formation de notre vision du monde. Et c'est une tradition héritée non seulement de notre patrimoine d’être humain, mais également de mammifère.
Quand j’habitais à la ferme, il y avait un petit agneau dont la mère refusait de s’occuper. Voyant cela, nous l’avons nourris, choyer…il est devenu très complice avec notre chien. Devenant canin, il jouait comme un chien, courrait après le facteur comme un chien, venait à sa gamelle comme un chien…mais voilà, il est mort, après avoir mangé des herbes toxiques pour les moutons. Son guide ne lui avait rien transmit sur ce sujet, les chiens ne s’y connaissant guère en alimentation ovine.
La formation de filtres est parfois un frein dans la vie, comme dans le cas où ne vouloir que des prunes nous empêche de prêter attention aux myrtilles, mais parallèlement l’élaboration de filtres adaptés est essentielle à la survie.
Ici, nous touchons un point très important : le discernement. Parfois, les enseignements de nos guides sont précieux et parfois ils sont limitants. Il est nécessaire d'affûter notre conscience sur la manière dont les filtres opèrent pour mieux interagir avec eux. Mais il est aussi nécessaire d'écouter avec soin au sein de notre substantifique moelle, dans les recoins les plus impénétrables de notre inconscient, de nos mémoires primordiales, mécaniques, sensorielles, forgées et aiguisées par nos expériences et pour notre plus intime dessein.
Et plus encore : il est des filtres si profonds, si connectés aux instincts les plus basiques, touchant jusqu’à l’instinct de survie, qu'il est difficile, voir impossible, de les changer. Quelques bons arguments ne suffisent pas pour changer un filtre. Parce que le langage du filtre est corporel, inconscient, sensoriel, expérientiel. Le filtre opère dans un domaine beaucoup plus primordial que l'argumentation logique et élaborée ou bien le sens critique. C'est pourquoi il ne suffit pas de se dire que l’on veut changer. Les filtres ne se préoccupent pas des mots. Pour les changer, il faut de la répétition: de l'attention, de l'expérience, de la sensation vécue. Il faut se faire sculpteur de sa propre vision du monde!
…et par petites touches successives, réajuster le format de ce moule, l’ouvrager patiemment, et peu à peu refaçonner le modèle de sa réalité. C’est une façon de revoir nos priorités face à la réalité, lui rendre son authenticité. Et on peut ainsi créer d’autres moules, d’autres perceptions.. De plus ils restent à notre disposition, réutilisables à volonté pour renouveler et aguerrir nos expériences par l’exercice, l’entrainement, la répétition, c’est-à-dire, par Kung.
Comme dans cette forêt, on peut ouvrir de nouveaux chemins, mais il faut s’y promener, les entretenir régulièrement, sinon ils se referment. Certes, il est toujours plus aisé de réouvrir un passage déjà emprunté que de lui donner naissance…alors, à l’ouvrage !
Et le travail du Hun Kung nous invite à nous promener attentivement dans notre forêt, et jour après jour, explorer tous ses trésors, s’en émerveiller et les cultiver, soigneusement, calmement, avec douceur et confiance, car la seule urgence est de ne pas l’oublier.
De ne pas s’oublier...