L'art:poison ou remède
L'art: poison ou remède ?
![]() | (…) et quand tu iras au ciel, tu penseras à moi (…) |
— Angélique, Pomplamoose. |
Ce sont là les paroles d’une très intéressante chanson remplie de créativité, qui relate le discours d’un violeur à sa victime. Une chanson aux reflets doux-amer, mais terriblement sinistre et malsaine en fait !
Le travail artistique est très bien réalisé, elle est puissante et à su m’envahir, toucher mes émotions au plus profond. Accidentellement, je pénétrais dans le monde malade de ce fanatique, et voilà mon âme au royaume des poubelles…J’étais dévastée, imprégnée de ses douleurs, de sa déficience affective, privée de tout sens critique et de la lucidité nécessaire pour quitter ce monde de souffrances…
Car oui, comme le dit Luis Ansa,
![]() | Notre âme n’a pas de protection, elle est nue face au monde. |
— Luis Ansa |
Elle a besoin qu’on ait de souveraineté, c’est-à-dire que l’on sache quel est notre chemin et comment le suivre, pour que l’on puisse honorablement la protéger et qu’elle-même puisse nous remplir de sagesse, d’énergie vitale et d’Amour. Elle a besoin de cette souveraineté pour être protégée de ce qui l’atteint.
Est-ce que je vais pour autant défendre une existence aveugle aux maladies du monde ? Pas du tout ! Par exemple, il y a une très belle et très importante pratique dans le bouddhisme tibétain qui s’appelle tonglen. Elle s’attache à se connecter, observer et soigner la souffrance au lieu de la diffuser .
Dans le tonglen, on s'ancre dans la sagesse primordiale et depuis cet espace solide et puissant, on respire une à une les douleurs du monde. On s´invite à le ressentir, à l'observer, puis à le purifier et à le libérer avec notre lumière primordiale. On inspire, on accueille intimement la douleur des autres, on la purifie et on expire en offrant l'Amour au monde. Avoir la capacité d’avoir cette Présence face à la douleur est essentiel sur tout chemin spirituel. Être aveugle aux maladies du monde, c'est vivre dans le mensonge. Il ne faut pas confondre « inviter le positif » et se rendre « aveugle au négatif ».
Cette chanson n’est pas comme la pratique de tonglen, ancrée dans la sagesse et la compassion, mais chargée d’une nocivité passive, une forme d’agressivité dissimulée. Malheureusement, elle ne fait pas exception. La reproduction du mal-être du monde (douleur, manque, angoisse, vide, violence, consumérisme) semble être un des thèmes les plus fréquents dans les genres musicaux les plus divers.
Et c’est là un axe crucial du Hun Kung, s’affairer à choisir ce que je laisse entrer dans mon intérieur, me questionner… « à quel paysage me connecte cette musique ? »… « est-ce bien là que je veux être ? »
En effet, si je souhaite un art qui soigne l’âme, je dois prendre conscience de ce qui émerge en moi lorsque j’écoute n’importe quel genre de musique que ce soit, de ce que cela m’apporte, des connexions qui se créent. Et l’art est un outil salutaire pour nous apprendre à filtrer ce que nous recevons. Exerçons nous à observer ce qui nous touche et les effets que cela produit en nous. L’art sous toutes ses formes peut nous aider à affûter notre regard sur ce qui nous entoure, et à déceler ainsi plus nettement ce qui est bon pour nous, ce que l’on veut, ce que l’on recherche… et s’y diriger.
Ainsi, Christian Bobin nous explique dans « La Lumière du Monde », qu’il a attendu d’avoir quarante ans avant de savoir sciemment sélectionner ses lectures. Quarante années pour découvrir comment se prémunir de ces ouvrages académiques formatant la conscience collective mais pourtant parfois chargés de connaissances erronées ou impropres, ou bien du discours de ces écrivains écorchés vifs (mais non moins talentueux!) dont l’œuvre consiste à dénoncer le mal-être du monde pour en fait n’en dévoiler que leur souffrance personnelle.
Quarante années pour apprendre à laisser de côté ces petits grains de poussière qui s’accumulent comme autant de confusions et entachent la fraîcheur de notre inspiration. Mais attention, il ne parle pas de nettoyer la littérature de ces auteurs! Non !Pas de censure ! L’art se doit de rester libre d’exprimer et d’explorer chaque dimension qui constituent notre monde, mais il en appelle à la responsabilité de chacun de se construire une démarche personnelle afin de se choisir une alimentation saine et adaptée. Car oui, ce maître des mots fait partie de ces écrivains qui s’affairent à nous dépeindre la pureté comme nourriture quotidienne.
Il en est même dans le Hun Kung - l’art est considéré comme un précieux remède tant curatif que préventif, non seulement lors de sa consommation, mais également lors de sa production, c’est-à-dire par sa pratique.
Mais une fois encore, la vigilance est de mise…ce filtre, cette façon d’appréhender notre relation aux choses se doit de nous suivre partout, tant dans la réception que dans la création.
Je me souviens d’un ami au talent reconnu, totalement dévoué à son art. En totale immersion, il pratiquait religieusement et assidûment sa peinture. Mais voilà, comme un exutoire, une décharge pour toutes ses colères, ses douleurs et ses désespoirs…et s’il les déversaient dans son travail, il s’en nourrissait aussi par la même occasion, noyé dans un univers d’eaux saumâtres qu’il s’affairait obstinément à souiller d’avantage. Et force est de constater qu’il était malade, et apportait chaque jour un peu plus de souffrances à son affection. Son œuvre manquait un peu de Hun, ou Âme, c’est-à-dire d’alignement de son art avec la nourriture que son âme demandait.
Ainsi le remède devient poison, loin de toute fonction régénérative du corps et de l’âme.
J’ai pu participer à des animations et des stages artistiques et je vois qu’il en existe de toutes sortes, des groupes de danse, de chant, de clown …où la pratique vise à rechercher l’Amour et la Lumière en chaque chose. Une forme de travail qui s’articule autour de la construction intérieure, se façonner un cheminement. Ces groupes existent, se diffusent, se multiplient…et quel bonheur d’apprendre cela !
Et qu’en est- il à la fin du stage? Que reste-t-il après cet échange de belles énergies, de riches expériences, si l’on se contente sagement d’attendre le prochain?
Mon Âme saura-t-elle patienter pour sa prochaine dose d’énergie vitale? sa ration de quintessence? sa part de substantiel? Ces rassemblements sont pleins de Hun, nourriture pour l'âme, mais ils manquent de Kung, c'est-à-dire de cultivation assidue dans une direction.
La voie du Hun Kung nous propose de travailler à une assiduité empreinte des couleurs de la douceur mais également de la fermeté et de la régularité. Car ce travail (Kung) de régénération de l’âme (Hun) est le couronnement de l’effort de chaque instant, comme celui de chaque arbre dont les feuilles offrent leur entière hospitalité à la lumière et dont les fleurs élaborent généreusement de quoi offrir leurs plus beaux fruits et ce, chaque saison, chaque année…