Foucault-esthete et souverain

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Foucault : l’esthétique de l’existence et le soin de soi

Quote.pngL'existence humaine elle-même doit être comprise comme une œuvre d'art, quelque chose qui exige de la créativité et de la responsabilité, une tâche de création continue, de soin et de formation de soi.
— Michel Foucault


Au temps de Michel Foucault la politique était au cœur de l’actualité: mai 68 et la lutte des classes ...la société était ballottée entre capitalisme et communisme dans un contexte de guerre froide...mais le philosophe envisage la politique autrement. Il n’observe pas uniquement le pouvoir au sein d’un système ou d’un gouvernement, car pour lui la politique s’insinue dans chaque espace de notre environnement. Elle fait partie intégrante de notre vie quotidienne à travers les institutions, certes, mais elle s’immisce en nous par l’entremise de notre culture, de nos connaissances, et de toutes les activités ordinaires de la vie courante...tout ce qui fait de nous ce que nous sommes.


Il parle plutôt d’une politique individuelle, d’un pouvoir que nous aurions sur nous-même. Aussi a-t-il était étudié son influence dans les écoles, les prisons, dans la langue, la sexualité, la médecine, et d’autres domaines qui attraits à l’humain. Nous pouvons alors dissocier deux aspects du pouvoir, d’une part la macropolitique, une politique commune, visant a administrer le collectif à travers les lois, l’économie, la justice, la police, et d’autre part la micropolitique, ce pouvoir qui nous pénètre par le corps, les pensées et conditionne notre capacité d’agir.


Foucault s’appliquait à démontrer les freins que peut amener la macro-politique au sein de la micro-politique, et à mettre en avant l’importance de défendre intimement ce pouvoir personnel, pour s’autonomiser, se construire une propension à notre propre agence. Une révolution intérieure, un travail sur soi pour sa liberté personnelle, qui n’exige pas vraiment le collectif, mais plutôt de se consacrer à la souveraineté de soi-même au sein de sa propre existence.


Son travail s’inspire beaucoup des courants de pensée de la Grèce antique et de leurs pratiques du “prendre soin de soi” par l’alimentation, l’attention au corps, l’introspection et le questionnement de soi, et par dessus tout, la recherche constante de la vérité. Ce sont ces valeurs qui vont apporter fraîcheur et authenticité à ce travail intérieur.


Il est intéressant de constater que le même chemin qui apparaît au premier abord comme libérateur peut très vite devenir un piège et nous cloîtrer dans une prison d’évidences et de certitudes. C’est ainsi que de nombreuses religions et philosophies de vie peuvent devenir des systèmes de croyance rigides et oppressifs. De la même manière, l'idée du soin de soi peut facilement être corrompue par une idée de « bien-être » qui nous dicterait de nombreuses règles et deviendrait finalement une autre manifestation du pouvoir du collectif, à l'image de celles dont Foucault faisait la critique dans ses œuvres. (école, prison, etc.). Ce qui peut nous aider à conserver un chemin nouveau, c'est notre volonté de constamment remettre en question ce chemin et nous-mêmes, de reconsidérer régulièrement si nous allons toujours dans la bonne direction.


Développer sa souveraineté individuelle demande beaucoup d’introspection, de réflexion, et une sincérité aiguë, animée d’une réelle dévotion pour la vérité. ...et cela peut parfois s’avérer douloureux de garder cette indépendance et cette justesse dans ses choix. Parce que dans notre société, nous avons plutôt la tendance à nous donner l’image d’une personne qui nous semble bien, qu'à nous observer et à accepter profondément notre vraie personnalité. Alors on s’évertue à ressembler une personne que nous ne sommes pas.

Si nous pensons qu’il est très noble d’être une personne calme, nous allons chercher à ne pas montrer notre colère. Ou si nous trouvons qu'il est très beau d'être généreux, nous allons dissimuler notre égoïsme derrière une action charitable ou une autre. Ou bien encore, nous souhaitons nous battre pour la liberté, mais continuons à jouer à des jeux de pouvoir pernicieux avec notre entourage. Ainsi, entre un masque et un autre, entre un beau discours et un autre, naît ce sentiment de fierté d’œuvrer à ce que nous croyons être noble. Mais en nous cachant même de ce qui nous paraît être laid, nous en oublions qui nous sommes. Parce que nous préférons surveiller nos apparences, nos gestes et nos propos, plutôt que de regarder au fond de nous-même nos émotions, nos tendances, nos choix, et les accepter pleinement.


Nous ne pouvons prétendre à une indépendance individuelle et à un chemin qui nous en donne les moyens que si nous cherchons à nous connaître et à nous accepter intimement, et si nous observons avec lucidité où nous en sommes sur ce chemin. Autrement, nous devenons prisonniers de nos faux-semblants, de nos certitudes et de nos croyances. Mais se voir et s'accepter demande beaucoup de courage…


Comme dans cette histoire qui est arrivée à une amie à moi . C’est une personne très investie, qui lutte avec acharnement pour le respect des droits humains. Une fois, elle est partie en retraite et a du partager son logement avec quelqu'un qu'elle détestait viscéralement. La colère grandissait chaque jour un peu plus. Jusqu'à ce que sa détestable camarade de chambre marche pieds nus sur un clou... et qu'elle se voit se réjouir avec un immense plaisir de la douleur de l’autre . Quelle honte elle a alors ressenti de se voir aussi cruelle que les tortionnaires qu’elle maudit et critique tant. Il lui a fallu beaucoup de courage pour remarquer ce qu’elle ressentait et accepter que cela fait aussi partie d’elle - car pour s’en libérer il faut d’abord le reconnaître…


Pour cela nous avons besoin de travailler implacablement à une vérité humble, entière et honnête avec nous-même, loin de nos certitudes aveuglantes, sinon on s’éloigne de notre souveraineté… Alors il faut rester très vigilent car un chemin de liberté peut très facilement se transformer en un terrible piège et nous enfermer dans nos propres dogmes. Une façon très efficace de se tenir à distance de cette embuscade, est de recentrer notre attention sur le corps et les sensations.


Demander à notre organisme ce dont il a foncièrement besoin au lieu de se contenter de lire les étiquettes des super-aliments sur-vitamines... car oui, nous avons tous cette tendance à suivre sans ménagement notre mental, à répéter des automatismes et se calfeutrer entre les quatre murs de nos convictions. Se relier, se reconnecter à son corps nous arrache à notre cérébralité et nous libère de nos concepts de petits humains crédules…


Un jour, j’ai décidé d’être végétarienne parce que cela me semblait être l’option la plus éthiquement et spirituellement correcte. Et j'étais fière de ma nouvelle identité... jusqu'à ce que mon corps se manifeste. D’abord avec une fatigue qui s’est propagée dans le temps et les médecins ne savaient pas comment m’aider. Puis une irrépressible envie de manger de la viande est apparue, alors que d’aussi loin que je me souvienne... je n'ai jamais aimé la viande. À ma grande déception – et humiliation – mon corps ne voulait pas être végétarien…


Il m'a fallu beaucoup de détachement pour me permettre d'être différente de mon idéal. Il était douloureux d'accepter que ma réalité ne me permette pas d'être comme je m'idéalise. C'est un défi auquel nous devons faire face fréquemment dans notre vie.


Alors puissions nous ne jamais oublier que notre corps est un mausolée, un temple...il nous prie de lui accorder des moments de pieuses oraisons, de plaisirs sacrés, d’extase divines...alors par pitié, tendons l’oreille, il nous murmure sa volonté de bouger, il nous chuchote sa réalité...soyons complice et intime à ses requêtes !


De la même manière, pourquoi ne pas prendre soin de consulter notre âme aussi souvent que possible ? Cette flamme intérieure, ce feu de vie est l’expression de notre quintessence, notre guidance vers le but de notre existence. Gardons ce contact avec la clarté et gardons nous de toute illusion.


Se remettre en question c’est cela... se situer fidèlement avec justesse même si cela peut parfois paraître inconfortable, ce petit goût de désillusion...notre âme sais ce qui est bon pour elle, pour nous....suivons-la!


Me questionner, m’évaluer, me demander si je me trompe, si j’agis bien avec loyauté envers ma nature essentielle… Rester disponible à mon Être, le concerter régulièrement, mais doucement, tendrement, sans le juger, sans interrogatoire musclé ou dégradant... juste observer :“Sommes nous en harmonie?” Je crois que l’harmonie est un bon repère pour se situer. Certains lui préfèrent le bonheur...mais n’est-il pas un peu fluctuant et hasardeux pour nous servir de béquille?...et puis n’est-ce pas un brin astreignant de ma part de lui demander une telle assistance chronique?


Tout cela est bien différent que de suivre une simple prescription de soin de soi ou de bien-être, ou encore de s’abandonner éperdument à un système de croyance.


En plus de développer l’idée du soin de soi comme pratique politique et de souveraineté individuelle, Foucault nous murmure la manière de le faire : avec créativité, plaisir et harmonie. Ainsi, il a inventé le terme esthétique de l’existence.


Esthétique. Quelle souplesse dans le nom!


Il ne fait pas mention d’un “bureaucrate de l’existence”, ni d’un “guerrier de l’existence”. Il a préféré cueillir un mot plus léger, plus doux, ouvert et créatif, loin de l’âpreté de la récolte d’un labeur hostile et terne.

On réalise une œuvre d’art avec harmonie.
On est à l’écoute de soi, de l’harmonie avec l’extérieur .
On n’harmonise pas l’extérieur, mais on harmonise son intérieur avec l’extérieur!


Ce terme est très beau car il nous parle de douceur et de volupté, de jeu, et d’un artisanat sensitif, sensible et sensoriel, en contact direct avec la vie. Regarder la vie de chacun d’entre nous comme une œuvre d’art, avec ouverture, et créativité, comme l’ouvrage d’un travail diligent et attentionné.…


... un chef-d’œuvre célébrant notre souveraineté individuelle….


Le couronnement d’une vie consacrée à un acte politique, pacifique et esthétique qui défendrait le droit de s’affranchir du pouvoir des institutions et de s’approprier sa vie, sa capacité d’agir et de construire sa propre existence avec liberté et souveraineté!


Quote.pngL'idée d'une esthétique de l'existence, d'une forme de vie qui soit comprise comme une œuvre d'art, signifie transformer sa propre vie en quelque chose de beau, plein de sens, comme si c'était une œuvre digne d'être vue et contemplée.
— Michel Foucault ; Dits et écrits IV