Fonction artistique3-le creative
Art et fonction artistique - le côté créatif de l’art
![]() | ...Pour t’écrire, je suis obligé d’apprendre les langues étrangères de la pluie et du roseaux. |
— Christian Bobin |
L’art peut être un outil royal à conserver précieusement dans notre trousseau pour se construire un chemin souverain de vie, lorsque nous le captons, mais il peut également se montrer plus enrichissant encore lorsque nous le pratiquons, lorsque nous produisons, lorsque nous créons. Nous allons donc voir maintenant la partie créative de la fonction artistique.
Un des précieux cadeaux qu’il nous apporte est de nous aider a développer ce que Betty Edwards appelle le « côté droit de notre cerveau ». Il ne s’agit pas là de neuroscience, mais plutôt d’une métaphore, de l’aspect phénoménologique du terme. Elle définit le côté gauche de notre cerveau comme rationnel et conceptuel, nous offrant une vision fragmentée, séparée des choses, alors que notre côté droit, lui, est holistique, et nous offre un regard global et connecté à la vie. Et je ne vous cacherais pas que nous passons, hélas, la majorité de notre temps dans la première moitié…
Elle nous propose a travers la pratique du dessin d’apprendre à regarder. Par exemple, si nous nous trouvons face à un arbre, mon côté gauche et moi allons vite le classifier « arbre » et tourner notre attention vers le prochain objet. C’est une manière « prêt-à-porter » de voire la vie, nous ouvrant sur un monde sec et insipide. Au mieux , mon côté gauche et moi allons être des spécialistes des arbres. Nous allons donc voir son tronc, ses branches, ses feuilles et même ses détails les plus tenus comme autant d’éléments séparés. Nos connaissances pourrons nous donner son nom latin, sa biologie, sa phytosociologie...comme autant d’informations fragmentées à rassembler à l’envie.
Mais si je me présente à lui avec le côté droit de mon cerveau, je vais entrer dans une profonde connexion avec lui, une profonde observation. Je saurais dessiner chaque nervures de ses feuilles, chaque ramifications, chaque détails comme autant d’éléments d’un tout. Avec ce regard élargi sur sa réalité, dans cette fluidité de la sensation, tout deviens unifié. Dans cet état de flow, je me rempli de cette expérience profonde, le temps s’arrête, je suis présent à l’arbre mais également à moi-même! Je veux dire par-là que cet exercice m’aide à me rassembler, m’unifier, à être global, et ainsi être entièrement disponible au monde, dont je fais partie. C’est un travail très méditatif, très spirituel, que nous ne réalisons que bien trop peu dans notre société, cantonnés dans notre côté gauche…
Ce travail d’unification peut également nous apporter une harmonie intérieure, nous ramener aux cycles de la vie. Regardez comme il est facile de nos jours de se déconnecter du rythme des saisons – la venue du printemps perdrait presque de sa superbe, à force de manger des fraises tout l’hiver.... On s’oublie aussi de la lune et même du jour et de la nuit...il suffit d’allumer la lumière, non? Pourtant notre corps et notre Être dans leur entièreté réclament ce genre de repères, cette temporalité circulaire. Et l’art peut nous servir cela sur un plateau d’argent, en jouant de la musique, en s’imprégnant de la structure et de la rythmique d’un morceau par exemple, ou bien en organisant soigneusement dans l’espace toute la symbolique des formes, des textures et des couleurs du message de sagesse d’un mandala.
Ce mouvement circulaire et sa régularité, que l’on peut reproduire en délignant des arabesques, des nœuds celtes ou autres sortes de frises aux motifs récurrents est très tranquillisant pour notre mental. La répétition d’un modèle, d’une pattern nous aide à nous installer au milieu de repères qui nous sont familiers, à nous ressourcer au sein d’une zone de refuge, rassurante. Je ne conseille pas ici de reproduire machinalement un modèle que la société ou la famille nous a imposé, mais plutôt de se diriger vers un asile de quiétude, un havre de paix celui que le cerveau demande.
Le cerveau peut prendre peur loin de ses références. Je suis restée cinq années en voyage, en continuel déplacement, dans des pays sans repères - ou disons qu’ils changeaient constamment... et je me souviens que jouer de la musique m’apaisait, me ramenait en terrain connu, à une certaine zone de confort, où je retrouvais confiance et sécurité...mon cerveau n’avait plus peur...il était revenu chez lui…il a trouvé son ancrage.
Le théâtre ou la danse peuvent nous aider à apprivoiser nos émotions, nos énergies dans le temps et dans l’espace par le mouvement, la répétition et la résonance.
Je pense au travail du clown, et à ces valeurs qu’il fait naître en nous, comme la connexion à l’autre ou le détachement de soi. Qui n’a jamais été confronté à un dîner des plus soporifique avec ses beaux-parent ou à une visite de courtoisie chez une grand-mère non moins passionnante? Pour ma part, j’en appelle à mon clown dans ces moments-là. À travers ses techniques, je peux rire de moi-même, me faire ridicule (encore plus que mère-grand!), dissoudre mon importance et cette suffisance qui me laisserait croire que je ne mérite pas une telle punition d’ennui. Ainsi le jeu est plus important que moi ou que l’autre, je peux créer cet espace neutre, vide de moi et de mes préjugés, un espace de connexion entière où échanger de manière saine et esthétique, pleine de vie, de justesse et de simplicité. Quel pouvoir énorme que d’apprendre à reproduire cela!
Nous pouvons également influer sur notre état d’esprit, nourrir et guérir nos mémoires cellulaires par le mouvement, la spatialité, le contact. Les tambours savent depuis des millénaires nous apporter de la force, du plaisir, de l’immanence et rétablir notre connexion avec la terre. Et plus actuelles, on peut voir des propositions de soins et de nutrition du corps et de l’esprit à travers la danse. Un exemple en est la biodanse, une méthode crée par un psychologue chilien qui propose des exercices de groupe pour nourrir notre vitalité, notre créativité, notre amour. Ou encore, cette fête argentine appelée Bailachakra, qui mélange shamanisme et neuroscience aux sons du nightclub pour réveiller l'énergie de nos chakras et les faire swinger et les régénérer du bout des ongles à la pointe de l’âme…
J’ai aussi découvert récemment le chi kung des animaux...quel onguent merveilleux, je m’en applique dès que j’en éprouve le besoin. Il m’invite à connecter en moi les qualités des différents animaux au travers d’une forme de jeu théâtral ou de danse. Si je sens le tigre monter en moi, je lui offre une jungle pour lui tout seul où s’user les griffes! Et si je trouve que la stabilité ou cette force chargée de douceur me font défaut, je vais faire quelques pas dans le sous-bois avec la biche, alors elle me prête ses qualités.. Quelle joie !
L’art comme entraînement de soi-même n’est pas né d’hier! Il y a par exemple dans l’art zen ou les pratiques taoïste tant de disciplines et de matériel pédagogique pour notre âme, pour révéler nos sagesses et nos qualités. La calligraphie est une porte ouverte vers l’exactitude, la concentration, la créativité et la sensibilité. Dans le tir à l’arc, nous pouvons développer la précision, la persévérance, la patience. Les arts martiaux nous montrent le chemin de la maîtrise de soi, de la volonté, de la justesse. La poterie ou la sculpture peuvent nous amener de l’ancrage et de la présence...tant de trésors pour enrichir notre art, et donc, notre quotidien.
Pratiquer l’art de cette manière est un acte de souveraineté sur soi-même, une manifestation du pouvoir que l’on a à instaurer et propager cette harmonie en son royaume, et nous pouvons retourner en notre domaine à chaque moment de notre vie par résonance, aussi facilement que le chemin est entretenu régulièrement.
Par résonance aussi, mon conscient et mon inconscient peuvent se rendre visite sans peine, sans avoir à se perdre dans les lacets d’une route de montagne infranchissable…Il m’arrive d’avoir ce genre de flou ou d’incompréhension face à une situation, et les mots ou bien le courage me manque pour me l’expliquer… alors je la dessine, et la clarté s’invite au milieu des lavis et des pastels. Soit un mal-être ou des difficultés qui ne veulent pas se montrer à mon conscient, soit mes rêves, mes envies et les belles choses que je veux choyer... je les dessines également. L’art a cette magie de faire émerger des choses qui paraissent impensables à mon discours quotidien, de les rappeler à moi, m’aider à les regarder et les organiser, avec une facilité quelque fois déconcertante…
Ce trait d’union peut nous relier à l’inconscient collectif, nous rapprocher de nos semblables mais également nous rattacher au monde… à des choses bien plus grandes que nos petites vies, bien au-delà des frontières de l’humanité… des choses très profondes…
Ce que je vois, est que l’art est maculé de spiritualité. Je ne parle pas d’un art religieux, qui se résumerait à dépeindre avec son cerveau gauche ce que l’on pense avoir compris de l’expérience extraordinaire d’un être exceptionnel qui après s’être retiré dans le désert ou la montagne aurait reçu la compréhension de Toutes Choses. Ou encore d’un art dit « sacré » qui consisterait à inclure des anges ou des bouddhas dans chacune de ses compositions.
Non, je songe ici à cette forme d’art que l’on dit numineux. Cette rencontre intime avec la Lumière et ses secrets, cette discussion avec les mystères de la Vie, et dont on ne peut pas vraiment retranscrire les paroles échangées, seulement en absorber sa brillance et en imprégner son art, sa vie. Et ces individus porteurs de lumière sont des phares inaltérables de feu et d’inspiration pour les moments où la nuit s’invite dans nos pratiques artistiques.
Rûmî nous suggère d’« aller boire a la source »... Christian Bobin nous souffle que : « ...pour nous écrire, il doit apprendre les langues étrangères de la pluie et des roseaux.» L’art créatif est un outil spirituel, une façon de matérialiser notre entrevue avec la grandeur du divin, de s’en approcher à presque la caresser, de passer du temps avec elle, d’échanger quelques mots d’amour sans la brusquer, en oubliant pudiquement de la dessaisir de son parfum de sainteté et lui murmurer avec tendresse un simple « au revoir, à plus tard »...car ce genre de rendez-vous respire souvent cette promesse….
La partie réceptive de l’art est un terrain fertile et inspirant pour nourrir nos aspirations et choisir les couleurs, l’ambiance du paysage dans lequel nous souhaitons évoluer.
Mais sa partie créative, la pratique en elle-même par notre être tout entier dans l’action et le mouvement, permet une assimilation plus ample et complète ainsi qu’un enracinement plus dense et profond des valeurs et qualités que nous désirons développer en nous.
Une façon de se nettoyer, de s’aguerrir, et de se forger une âme solide, saine et à notre image….et ce pour tous les moments de notre vie!