Esthetique de l'existance et interdependance
![]() | à mettre un peu d’art dans sa vie, et un peu de vie dans son art |
— Louis Jouvet |
Nous avons vu précédemment que notre réalité est filtrée, et qu’elle peut se charger d’éléments aussi divers et variés qu’il y a d’étoiles dans le ciel. Et d’où provient sa substance? De nos échanges avec le monde. Car nous ne sommes pas seuls, nous ne sommes pas enfermés dans une capsule intersidérale parfaitement hermétique. Notre environnement a un effet sur nous et nous agissons sur lui en retour, et nos actions induisent elles aussi par leurs conséquences de quoi modifier ce même environnement, et chaque instant, nous évoluons dans cette interdépendance.
Ainsi, la réalité d’un norvégien en plein hiver n’aura pas le même parfum, la même couleur ou la même chaleur que celle d’un nomade du Sahara. Par ailleurs, la même personne sera peut-être différente le samedi soir dans l’euphorie d’un bal masqué et le dimanche matin à l’église baignée de saintes oraisons. Peut-être ne s’adresse-t-elle pas à sa meilleure amie et confidente de la même manière qu’à son banquier, ou pire, l’huissier qui s’est invité ce matin…et peut-être même qu’elle ne sera pas habitée par la même énergie après avoir mangé une belle entrecôte sauce meurette qu’en digérant une salade fraîcheur sur vitaminée et s’être plongé généreusement dans la corbeille de fruits. Peut-être ou sûrement ?
Mon énergie, ma consistance, mon regard, ma présence seront différents si je me promène en forêt ou bien dans un centre commercial. Pourtant, ne suis-je pas la même personne?
Chacun de nous est en mesure de constater cela, mais visiblement, seulement une élite s’offre le luxe de choisir le monde qui l’entoure. Par exemple, si je souhaite assouvir ma soif de liberté et m’ouvrir l’esprit aux quatre vents, vais-je m’entourer d’amis aussi conservateurs que rétrogrades qui vont me maintenir dans leur vision étriquée de la vie? Si je me choisis un quotidien débordant de vitalité, et d’y mordre à pleine dent, dois-je arpenter tous les fast-food de la ville avec ma carte de fidélité? Si je veux développer ma concentration et apprendre à me recentrer, dois-je passer d’avantage de temps sur les réseaux sociaux ou sur mon coussin de méditation? Si je suis enclin au stress et à la dispersion, est-il préférable d’installer mon sweet home dans un quartier des plus animés du centre-ville, ou bien de me dénicher un joli petit coin de campagne?
Je me souviens d’une amie qui était très malade, atteinte de stress et d’anxiété à un tel point que sa santé commençait à en être affectée. Elle a fait une désintoxication intensive et après quelques semaines à peine de nettoyage avec cette diète, elle est devenue méconnaissable, elle avait retrouvé un calme et une confiance à faire pâlir les maîtres Zen les plus aguerris.
Et combien de fois, en accueillant des amis sortants de retraite, j’ai entendu dire sur leur passage «ah, regarde, quel éclat, c’est une personne de lumière, quelle chance d’avoir un tel karma!...»…et c’est vrai qu’ils sont saisissants par leur aura chargée de cette confiance profonde, de cette bienveillance débordante, nous irradiant de leur Lumière qui ne leur appartient pas…mais comment expliquer qu’ils ne s’agit pas là d’une simple affaire de karma, ou de la résultante d’une quelconque fatalité. Ces retraitants ont pris soin d’alimenter cette flamme en eux, nourris ce prana par la méditation, la récitation de mantras, l’exercice du souffle, et bien d’autres pratiques qui peuvent influer sur l’alchimie de notre intérieur.
Et comment expliquer que cette lumière n’est pas réservée seulement à quelques moines ou ascètes qui s’abandonnent à la dévotion, qu’elle ne se cache pas uniquement dans les temples et les ermitages sous forme de pratiques intensives, mais que tant de petites choses de notre quotidien recèlent de son éclat. Dans la beauté pure et sobre d’un ciel bleu, d’une parole fraîche, d’un sourire sincère, ou dans le somptueux éventail des senteurs, textures et autres nuances des étales d’un marché. Cette brillance irradie partout…notre travail ne se résumerait il pas à s’évertuer à rester ouvert à cela, aussi souvent et aussi longtemps que possible? Ces retraitants se sont inondés de cette Lumière par leur travail, leur application à se maintenir réceptif, ouverts à elle.
Je parle ici d’entraînement, d’exercice, à s’efforcer de garder cette porte ouverte – c’est le Kung. Je ne parle pas de se constituer drastiquement un cercle d’ami fermé et élitiste, ni de s’infliger une diète sévère et implacable, ni de pratiquer religieusement un genre d’ascétisme monacal, et de ne tolérer aucun écarts.
Non, pas de règles, ni de loi, ni de normes protocolaires. Loin de toute religion, j’invite simplement à vérifier ces hypothèses. Le Hun Kung est une proposition, la proposition d’observer et de constater les effets de toute cette atmosphère sur nous, d’en goûter leur produit, de s’y essayer, de s’y risquer et d’opter pour les arbres porteurs des fruits aux saveurs les plus bienfaisantes, d’en jalonner notre chemin, et ainsi de nous diriger à bon escient dans cet immense et généreux verger, de devenir et d’être ce à quoi nous aspirons…
… à se sentir responsable de sa vie…
Le philosophe français Michel Foucault a beaucoup écrit à ce sujet sur les courants de pensée de la Grèce antique. Il développe en profondeur la notion d’esthétique de l’existence, et nous suggère d’agencer et d’harmoniser sa vie comme une œuvre d’art. De s’y investir en apportant toute sa créativité à esquisser et dessiner ses contours, à concilier les teintes et enluminures de ses pages, à structurer sa partition, à sculpter, ciseler sa texture , et ainsi lui donner corps. Un corps à notre image. Ainsi diriger notre vie et nos activités à composer ce chef d’œuvre de nous-même. Et il faut admettre que pour ce faire nous avons à notre disposition une gamme d'outil colossale accompagnée de sources d’inspiration intarissables.
Pourtant, lorsque je discute autour de moi, j’entends des projets de vie d’un autre ordre. Certains s’affaire à changer de maison ou de voiture, trouver un nouvel emploi plus confortable pour nourrir de nouveaux projets, changer de club de gym, préparer un nouveau voyage au bout du monde pour nourrir toujours plus de nouveauté, ou bien à s’adonner à l’humanitaire par pure miséricorde. Tout un programme parfait pour alimenter la discussion dans nos repas de famille. Magnifiques tous ces exemples qui nous parlent d’agissements concrets, palpables et lisibles de l’extérieur, mais qui me parle d’un travail intérieur, en profondeur? Qui a pour projet de peindre sa vie, et non d’accumuler des tableaux? Qui veux se faire artiste et non galeriste?
Ce travail intérieur n’est pas toujours reconnu à sa juste valeur, pourtant il demande de l’investissement, de la discipline; il est le fruit des efforts tacites de chaque instant. Une œuvre d’art n’est pas le produit de quelques heures de dessins aux cours du soir, ni de quelques stages annuels, mais plutôt la concrétisation du travail de toute une vie…
Et le Hun Kung attire l’attention sur la nécessité de cette constance dédiée au travail de l’âme. Bien-sûr que les cours du soirs et les stages annuels sont une aide indispensable à la réalisation de son œuvre personnelle, mais il est d’autant plus certains qu’ils ne sont pas suffisants.
L’enjeu n’étant pas de doubler, tripler ou quadrupler les heures de pratiques, de s’abandonner au surentraînement et risquer la démotivation. Non, ce rythme est à découvrir par soi-même, il n’y a pas de recette miracle ni de mode d’emploi…. Cette insuffisance réside d’avantage dans le manque d’espace que nous laissons à la continuité de cette application. Qu’importe les heures de pratique, mais notre Bienveillance et notre Présence ne doivent pas être abandonnées sur le coussin de méditation, de même que notre âme d’artiste se doit d’exister en dehors de la salle de cours.
Construire un projet de vie sous cette forme requiert une belle part de disponibilité et d’appétence, pour que cette assiduité se charge d’enthousiasme, que le plaisir encourage à la créativité et à la curiosité, car la formule est à découvrir. C’est pour cela que le Hun Kung ne fixe pas de règles, ni de normes ou de protocoles. Loin du dogme de la religion ou d’une simple pratique de bien-être, l’esthétique de l’existence consiste à la découverte de l’expression de notre Être, de l’Être essentiel que nous sommes (et qu’il nous appartient de faire émerger, manifester).
Il s’agit là d’une métaphore de plus intéressante, car mener son projet de vie comme on réaliserait un projet artistique nous apporte de la méthode. L’art nous aide à comprendre ce qu’est ce projet de vie, sa couleur, sa consistance, et à développer des qualités essentielles à notre travail intérieur. Et par analogie, la pratique artistique peut nous apporter la créativité, l'inspiration, l'expression, la discipline, la persévérance, la fascination, toute ces valeurs si importantes pour l'âme.
L’art peut aussi nous apporter de l’ancrage. Par exemple, si le chagrin et la mélancolie viennent me rendre visite, et que je suis envahi par une bien trop grande tristesse pour moi seul, avant qu’elle ne devienne désespoir, je peux la jouer sur ma guitare, lui parler, la consoler, en faire une amie et en décorer les murs de mon palais intérieur.
Comme le travail du clown, qui me permet de rire de moi-même, de mettre mes émotions à l’épreuve, de les ressentir, de me connecter aux autres et ainsi d’apprendre beaucoup sur les harmonies et la consistance de la vie.
De même en travaillant l’argile, ou en esquissant une reproduction, je peux apprendre à observer, à ressentir la matière, à sortir de mes histoires. Je me connecte au présent, aiguise ma concentration, et mon regard sur les choses gagne en précision.
Par ailleurs , l’art peut agir fortement sur notre humeur, notre état, et ce en profondeur. Je me souviens d’un couple d’ami qui avaient reçus en cadeau pour leur mariage, un magnifique tableau, si beau qu’il méritait sa place dans le salon, lieu de vie où l’on pourra le contempler à profusion . Mais voilà, cette toile dépeignait un bateau échoué après un naufrage, et toute la noirceur et le peu d’optimisme qui en découlent.
Le mariage n’a pas marché, peut-être pour d’autres raisons, mais un jour mon ami à changer le tableau, pour un autre rempli de fraîcheur et de couleurs chaleureuses, et tous ses invités lui demandaient ce qu’il s’était passé, d’où venait cette nouvelle énergie respirant la jovialité? En effet, l’atmosphère de la salle à manger se voyait modifiée, ainsi que celle de l’âme de mon ami par la même occasion. La peinture envoyait un autre message, tout simplement…
Ainsi, vois-tu ce que l’art peut nous apporter comme valeurs essentielles à installer dans notre vie au quotidien, enjoliver et décorer les murs de chaque jour de notre existence? Comme le dit Louis Jouvet : « à mettre un peu d’art dans sa vie, et un peu de vie dans son art »